
Catherine Théberge, chercheuse et chargée de projet au
Centre d’innovation sociale en agriculture (CISA)
Mention de source : CISA, gracieuseté
Comme dans d’autres secteurs, les terres agricoles québécoises n’ont pas été épargnées par l’inflation. Entre 2023 et 2024, certaines régions, comme le Centre-du-Québec, ont vu le prix des terres agricoles augmenter de 35 %. Résultat : de plus en plus de membres de la relève hésitent à acquérir des fermes et des champs. Heureusement, des initiatives, souvent portées par des municipalités régionales de comté (MRC), permettent à des femmes et des hommes de soutenir leur projet agricole.
Plus difficile pour la relève d’accéder à la terre
En plus de l’augmentation du prix des terrains en zone agricole, plusieurs autres facteurs viennent compliquer l’accès à la terre : l’accès à l’outil de production, l’augmentation du prix des intrants et de la machinerie agricole et l’endettement, pour ne nommer que ceux-là.
Le modèle agricole a d’ailleurs profondément changé dans les cinquante dernières années, ce qui a donné naissance à des installations de plus en plus grandes et productives. « On est parti d’une agriculture de substance à une agriculture vraiment industrielle », indique Catherine Théberge, chercheuse et chargée de projet au Centre d’innovation sociale en agriculture (CISA). Cette professionnalisation a réduit le nombre de petites terres agricoles pouvant être acquises par la relève.
De plus, les trois quarts des terres agricoles québécoises sont destinés à alimenter les animaux de ferme, ce qui laisse peu de terres disponibles pour les petites et moyennes fermes dédiées à l’alimentation humaine.
Ajoutons à cela que plusieurs terres agricoles sont laissées à l’abandon aux quatre coins du Québec. Mme Théberge donne l’exemple de personnes qui héritent ou achètent des lots en milieu rural pour ne rien y faire pousser. Après quelques années, lorsque ces dernières sont en friche, leurs propriétaires font une demande pour les retirer de la zone agricole et ainsi donner vie à leur projet immobilier.
L’accès difficile au financement est un autre problème qui nuit à la pratique de l’agriculture. « Il y a beaucoup de relèves qui travaillent à temps plein à côté de leur projet agricole », explique la chercheuse. Certes, il y a des programmes de financement, mais ils sont réservés surtout aux moins de quarante ans. Alors qu’amasser une mise de fonds prend de plus en plus de temps, une partie non négligente de la relève n’y a pas accès.

Mention de source : MRC de Témiscouata, gracieuseté
Un véritable coup de pouce à la relève
Un peu partout au Québec, le CISA a accompagné des organisations municipales désireuses de sortir du modèle traditionnel afin d’offrir un meilleur accès aux terres agricoles à la relève. C’est notamment le cas de la MRC de Témiscouata. Aux prises avec un enjeu de reboisement, elle avait perdu beaucoup de terres agricoles dans les dernières années.
En 2021, la MRC et la Société d’aide au développement de la collectivité (SADC) ont approché le CISA afin de réfléchir à un projet de valorisation de ses friches dans le but de les remettre en culture. Pour y arriver, la MRC a notamment mis sur pied et offert un programme d’accompagnement de caractérisation des terres pour les producteur(-trice)s en activité ainsi que les aspirant(e)s. Pour y arriver, il a fallu faire l’inventaire des friches et mettre en place un service d’accompagnement par un technicien agricole, afin de cibler les bonnes terres pour leurs cultures. Au finale, 30 projets ont été complétés et 23 entreprises agricoles ont bénéficié du service permettant la remise en culture de 286 hectares.
Le CISA a également travaillé avec la MRC Les Basques afin de l’aider à être plus attrayante pour la nouvelle génération d’agriculteur(-trice)s. « L’idée, c’est qu’on cherchait des terres en friche ou sous-exploitées, des terres qui étaient en dormance pour le foin et pas utilisées pour faire de la production agricole », soutient Mme Théberge.
« À l’époque nous avions été confrontés au fait que les terres agricoles de petite taille étaient pratiquement inexistantes. Il fallait tout de même réfléchir un projet d’aide à l’établissement avec la réalité du territoire », poursuit-elle. La MRC a ainsi acquis une grande terre pour l’offrir en location, à un prix modique, à des personnes souhaitant se lancer en agriculture. C’est ainsi qu’est né le Motel agricole des Basques.
Dans la même région, la Table de concertation bioalimentaire du Bas-Saint-Laurent a lancé Le Germoir, parcours d’incubation. Cette initiative permet à divers types d’entreprises de faire leurs premières années d’expérimentation en production dans l’une des MRC de la région.
« C’est un modèle un peu différent qui fournit beaucoup d’accompagnement en termes de gestion et de formation », affirme Mme Théberge.
Des avantages pour les régions
En plus de permettre à la relève de concrétiser plus facilement leur rêve, les modèles alternatifs contribuent à améliorer l’accès à de la nourriture variée, fraîche et produite localement en région. Les aliments doivent ainsi parcourir une distance plus courte pour arriver dans l’assiette des consommateur(-trice)s.
Autre avantage : les nouveaux agriculteur(-trice)s s’intègrent mieux dans leur communauté d’accueil. Ils ont plus de place pour expérimenter et adapter leur production selon leurs observations. Par exemple, après avoir constaté que la région comportait déjà suffisamment de bleuetières, un nouveau cultivateur pourrait décider de se concentrer davantage sur la production d’un autre petit fruit, comme la camerise, et même conclure un partenariat avec des organisations et des entreprises de la région.
Travaillant souvent sept jours sur sept, surtout dans les premières années de production, les agriculteur(-trice)s sont également sujets à l’épuisement professionnel. En ayant recours à un modèle alternatif d’accès à la terre, ils peuvent démarrer leur production plus lentement, avec moins de pression de rentabilité.
« Quand tu es endetté, il faut que tu produises. Puis, il faut que tu sois rapidement assez rentable parce que tu as la pression économique de performer et de payer tes factures. Dans les modèles alternatifs, cette pression-là est moins présente », ajoute Mme Théberge.
De même, les modèles alternatifs permettent aux nouveaux producteur(-trice)s qui louent leurs terres d’épargner en vue d’acheter leur propre exploitation ou encore de prendre de l’expansion. Ces derniers deviennent également plus crédibles lorsqu’ils font des demandes de financement auprès d’institutions financières.
Une solution de rechange viable au modèle traditionnel
Avec la hausse des coûts qui ne semblent pas vouloir s’arrêter à court et à moyen termes, pas de doute que les modèles alternatifs d’accès à la terre continueront de prendre de l’expansion dans les prochaines années.
Toutefois, le manque de financement gouvernemental pourrait freiner certaines organisations municipales à agir dans ce domaine, croit Mme Théberge. La chercheuse a en effet déjà été témoin de MRC qui n’ont pas pu mettre en application des initiatives contenues dans leur Plan de développement de la zone agricole, faute de moyens. Bref, avec un meilleur financement, les MRC auraient certainement les outils nécessaires pour soutenir adéquatement la relève en agriculture et en tirer des bénéfices pour l’ensemble de leur population.
