
Gabrielle Thouin, réalisatrice de balados documentaires, recherchiste, comédienne,journaliste et animatrice.
Crédit photo : courtoisie Gabrielle Thouin.
Lancé en juin 2025 sur les plateformes d’écoute comme Spotify et Radio-Canada OHdio, Comment tu dis ça? est un balado dans lequel la Fédération québécoise des municipalités (FQM), avec la participation financière du gouvernement du Québec, donne la parole aux régions et aux accents du Québec. L’animatrice Gabrielle Thouin revient sur cette aventure sonore, humaine et parfois émotive, qui célèbre un français vivant, en constante évolution, loin des idées reçues sur la « bonne » façon de parler. Un balado où chaque mot résonne comme un accent de vérité.
Gabrielle, si tu devais résumer Comment tu dis ça? à quelqu’un qui ne connaît pas le projet, que dirais-tu?
C’est un balado qui part à la rencontre du français québécois, et surtout de celles et ceux qui le parlent. C’est né d’un désir de mieux comprendre notre langue, de se questionner sur le français québécois, de le faire rayonner et de le faire entendre.
Sans être linguistes, ni experts universitaires, on s’est improvisés chercheurs de terrain. On est allé à la rencontre des gens, dans différentes régions du Québec, pour recueillir leur manière de parler, leurs mots, leurs accents.
Ce balado, c’est aussi une façon de mettre en contexte certaines expressions et de parler d’innovation linguistique : les accents, les prononciations, pourquoi ça évolue, pourquoi certaines choses changent, d’autres non.
Une grande place est donnée aux artistes, car ce sont eux aussi qui font vivre notre langue à travers leur travail. Au fond, le balado s’articule autour de trois sphères :
- des vox pop sur le terrain;
- des interventions d’expert(e)s;
- des échanges avec des artistes;
… et peut-être même une touche de road trip, si on veut en faire une quatrième
sphère!
Au départ, quelle était ton intention personnelle en acceptant ce projet?
On m’a approchée en me demandant : « T’as envie de faire un balado sur la langue française? » et j’étais super excitée, touchée qu’on me fasse confiance pour porter ce mandat-là.
Je me suis présentée à la réalisatrice et à la productrice comme une curieuse de la langue, mais pas une experte. Je n’ai pas de formation en linguistique, mais depuis toujours, je trouve ça fascinant : les petits mots, les tournures, les façons de parler qu’on entend d’une région à l’autre du Québec. Quand je me promène, mon oreille capte ces détails et surtout ce qu’on n’a pas l’habitude d’entendre. Et j’adore ça.
Ce que j’aime par-dessus tout, c’est écouter les gens parler un français québécois différent du mien. Celui de mes amis, de ma région, il est familier, mais entendre d’autres sonorités, d’autres expressions, ça m’émerveille.
Ce balado, c’était une façon pour moi de célébrer cette richesse, de la faire rayonner, et d’en apprendre encore plus.
Quels moments t’ont le plus marquée pendant la tournée?
Ce qui m’a frappée, en travaillant sur ce balado, c’est à quel point plusieurs personnes disaient ne pas avoir d’accent, comme si ça n’existait que chez les autres. Pourtant, chacun d’entre nous parle avec un accent; on l’oublie, parce que le nôtre nous semble neutre.
Un autre moment qui m’est resté, c’est une entrevue avec une femme qui a utilisé l’expression « habillée en crottes de poule ». Elle m’a dit ça avec un mélange de gêne et de surprise. Un peu comme si elle se demandait : « Pourquoi on dit ça nous autres? Est-ce que c’est correct? Est-ce que c’est “acceptable” ailleurs? ».
J’ai aussi constaté que chez certains hommes, souvent issus de milieux plus manuels ou mécaniques, peu importe leur âge, revenait cette phrase : « Nous autres, on parle tout croche ». C’était dit comme une évidence, presque avec résignation. Ils disaient ça avec le sourire, mais en pensant visiblement qu’ils ne parlaient pas « comme il faut ».
Ce genre de rencontre, ça te fait réfléchir au poids que la langue peut avoir dans notre rapport à nous mêmes. C’est fascinant et un peu triste aussi parfois. Parce que chaque mot, chaque tournure, c’est une richesse.
As-tu une anecdote à partager?
Ce que j’ai adoré, c’est ce moment où on sortait notre carton de « vieilles expressions » devant des jeunes, pour voir s’ils les connaissaient. La majorité ne les avait jamais entendues, mais parfois, ça connectait. Comme ce gars des Îles-de-la-Madeleine, 19 ans à peine, qui voit l’expression « espérer quelqu’un » et me dit : « Ma grand-mère me dit ça. »
Et moi j’apprenais aussi plein de choses. Comme « être habillée en crotte de poule », je n’avais jamais entendu ça! C’était riche, vivant, drôle. J’étais moi-même surprise.
J’ai aussi beaucoup aimé parler avec des gens dont le français est la langue maternelle, mais qui ne viennent pas du Québec. Quand ils nous disaient : « Je commence à dire des “pantoutes”, des petites affaires comme ça », je trouvais ça super touchant. Il y a quelque chose de très beau quand les gens s’approprient la langue. C’est là qu’on réalise à quel point notre français est vivant et accueillant.
À force d’écouter parler les gens, qu’est-ce tu as compris ou redécouvert sur notre rapport collectif à la langue?
Ce qui me travaille encore aujourd’hui, c’est cette idée très présente dans les discussions avec les linguistes qu’on peut avoir de l’insécurité linguistique. Ce réflexe de dire : « On parle mal. » Sur le terrain, c’est quelque chose que j’ai surtout entendu chez des personnes plus âgées. Et les linguistes nous rappelaient à quel point c’est fou de croire qu’on ne parle pas bien sa propre langue maternelle. C’est la langue qu’on a entendue, qu’on a apprise naturellement, alors pourquoi penser qu’on la parle mal?
Ça m’a fait réfléchir. Parce qu’évidemment, tout le monde n’est pas du même avis là-dessus.
Le balado, lui, est un espace pour célébrer la langue telle qu’elle est parlée. Avec ses variations, ses maladresses, ses inventions. Finalement, la langue est vivante et ce qui compte, c’est de continuer à la faire vivre, à sa manière.
Qu’est-ce que tu retires personnellement de cette aventure?
Ce que j’aimerais qu’on retienne, c’est que le français québécois est une langue en mouvement. Il évolue, il s’adapte, il fait de la place et c’est très bien ainsi. Il ne devrait pas être figé ni devenir un marqueur rigide du « tu fais partie de la gang ou pas ». J’espère que l’on continuera de le voir comme une langue vivante, inclusive, qui se transforme au fil des générations et des personnes qui s’y joignent.
C’est aussi ce que le balado essaie de montrer : une vision accueillante de notre langue. Une langue qui se partage, qui s’écoute, qui s’apprend et qui se tisse avec les parcours de tous ceux et celles qui habitent le Québec.

Que signifie « être habillé en crotte de poule »?
C’est une tournure familière et un peu moqueuse qui désigne quelqu’un de mal habillé ou vêtu de manière bizarre, dépareillée, avec des couleurs ou motifs qui jurent, évoquant un style vestimentaire peu soigné, désordonné ou au goût douteux, comme si les vêtements avaient été choisis au hasard.
